LES DÉMONS DE BUENOS AIRES
DEMONIOS DE BUENOS AIRES
(Réponse à un témoignage de voyage en Argentine paru à La Salida)
Le témoignage du voyage à Buenos Aires de Delphine et celui, cité, de Sigrid m’ont beaucoup touchée par leur sensibilité et leur honnêteté. Sensibilité face à la réalité de Buenos Aires et honnêteté pour admettre que les choses ne se sont pas aussi bien passées lors de ce séjour tant souhaité. Leur récit est très différent du compte-rendu du voyage de loisir, où l’on parle « rapport qualité prix », « gens sympas- pas sympas », « niveau de danse » et « bonnes adresses pour réussir son voyage ».
Le barrage de la langue compte beaucoup pour les rencontres, si importantes sur le plan humain d’un voyage, mais il pèse aussi beaucoup à l’heure de lire les réalités vécues. Il y a la langue, mais aussi les « textes » : tout ce qui a été dit, écrit, pensé, chanté dans le passé et le présent. On peut appeler ça « la culture », la littérature, les images, la philosophie, l’interprétation ou la compréhension de la ville et de ses habitants par eux-mêmes, comme vous voulez. Avec toute l’émotion et le respect pour le vécu de ces deux « francesitas » (diminutif chaleureux utilisé dans les paroles de tango), mois aussi, professeur de tango et danseuse, autant à la scène qu’au bal, femme et argentine, je veux partager mon regard sur la ville.
Lire les démons de ces deux jeunes femmes à Buenos Aires réveille mes propres démons de Buenos Aires. Merci Delphine, merci Sigrid.
1) « LA CIUDAD Y SU GENTE » : LE DEMON DE LA VILLE
Je cite Delphine : « Mais, quasiment six mois jour pour jour après mon retour, c’est la ville qui me revient en premier en mémoire ».
Cette phrase, sobre et puissante, pourrait faire le premier vers d’un tango, ou avoir été repêchée dans un roman argentin. Voilà l’alpha et oméga de tout le tango : « Ce monstre urbain avec lequel les habitants entretiennent un rapport d’amour très fort… ». Je dirai d’amour et de haine, en même temps et avec la même intensité. Buenos Aires est la source encore et toujours vivante du tango argentin en tant qu’ art. Je vois bien la vitalité et la puissance de la réalité poétique dans ces récits de voyages.
Buenos Aires « te vuelve loco »(te rend fou) , « te mata »(te tue), c’est un « loquero » (un hôpital psychiatrique), un « kilombo »(bordel)… Que pourrais-je écrire qui n’a pas déjà été écrit, dit ou chanté génialement ? Il me reste la traduction, l’incitation à lire… Je suis très touchée par l’écriture de la chanteuse, compositrice et poète Eladia Blásquez, c’est une voix de tango et de femme d’aujourd’hui.
Un des grands sujets de la littérature latino-américaine est la puissance et grandeur de la nature, face à un être humain solitaire et démuni. Buenos Aires a pour moi cette grandeur des plus impressionnantes plaines vides de la nature avec la brutalité des grandes mégapoles civilisées.
Cette « étreinte de la brute » : Buenos Aires qui te prend dans ses bras, (-) me semble le point de départ du tango : on ne sort pas indemne pour peu qu’on soit sensible. Les partenaires d’un tango occasionnel, aussi argentins et bons danseurs soient-ils, sont complètement oubliables à côté de cette sensation terrible de la ville.
2) LE DEMON DU MAL-ÊTRE INDÉFINISSABLE
Buenos Aires a les mêmes caractéristiques que toutes les grandes villes, plus certaines spécificités qui font qu’elle est comme elle est, et qui font que les hommes et les femmes ont créé le tango comme expression de leur mal de vivre dans la ville ou de la nostalgie de son absence , l’éloignement. Quand on est loin de Buenos Aires, on sent la nostalgie : c’est clair, c’est le « tango ». Mais quand on vit à Buenos Aires, on sent le mal d’y vivre, ce mal-être indéfinissable et complexe des écorchés vifs qui habitent le monstre urbain, c’est encore le tango….
Selon Delphine, ce « large panel d’émotions et de sentiments…rendant cette tranche de vie assez dérangeante, et parfois pesante » ; selon Sigrid, ce « mal-être que je n’arrivais pas à identifier » ; au-delà d’une situation personnelle donnée, ce sentiment constitue un « sentiment tanguero » par excellente. Pourquoi cette angoisse ? Pourquoi là-bas ? Je n’essaierai pas de tenter une réponse à une question très complexe. Il me semble plus intéressant de lire ou écouter les expressions de ce mal-être: poèmes, romans, essais, théâtre, et beaucoup, beaucoup d’humour… qui soulage et aide à supporter l’irrationalité du contexte.
Mon ami français a bien saisi cet aspect, il dit de mes copains, moqueur: “Il (ou elle) est angoissé(e)?, C’est normal, c’est un vrai argentin!”
3) LE DEMON DU FRIC
Je cite :…. “je me suis senti comme un tiroir-caisse ou une poupée à mettre dans son lit” .
Voici les deux images qui reviennent avec ténacité dans toute la littérature tanguera.
Pour vivre à Buenos Aires, comme dans n’importe quelle autre grande ville, il faut avoir les moyens. En Argentine, parler d’argent n’est pas un tabou. Le fric, les tunes, gagner sa croûte, le pognon, l’or… combien de mots et expressions qui apparaissent dans les paroles qu’on danse en permanence? Le tango chante les faits d’une société avec une extrême mobilité dans les deux sens : ascensions et chutes fulgurantes, il décrit les difficultés pour survivre, l’opposition entre ce que l’argent achète et ce qu’elle pourra jamais donner, les vrais amours…
Le tango était marié à la crise dès son début : le crash boursier de 1929 ouvre la “década infame” : la décennie de l’infamie, marquée par la corruption politique et le chômage. Le théâtre et les paroles des tangos de l’époque en témoignent. Le pays a vécu maintes crises économiques et financières, les fortunes se font et se défont, les règles de jeu changent, frôlent l’irrationalité, rien n’est acquis pour personne, les filets de sécurité sociale sont quasiment inexistants: pendant la dernière crise (2001) et encore maintenant, c’est quasiment la classe moyenne qui fournissait l’aide pour les cantines des plus démunis. Je ne vois presque pas de couche sociale qui échappe au risque permanent de changement de situation.
Certainement le tango constitue un rouage important dans la complexité du processus de création de richesse, tout comme les musées ou le patrimoine architectural en Europe. Se tailler une place dans n’importe quel domaine du tango requiert beaucoup d’effort et de dynamisme. Ce dynamisme, cet effort de survie, constitue un élan puissant quand il s’agit de créer et danser, comme la “rage de vivre” dans le hip hop.
Par ailleurs, les milongas seraient un peu l’équivalent d’un musée dans le sens de la conservation d’un patrimoine musical vivant. Ce n’est que rarement un espace pour l’innovation. Le milieu musical est très vivant et créatif et aussi très complexe : il faut aller chercher ailleurs pour découvrir les compositions et arrangements nouveaux.
4) LE DEMON DE LA poupée POUR LE LIT (ET SON INEVITABLE MACHO)
Voici un sujet que je trouve particulièrement affligeant. Les deux images opposées et complémentaires de la mentalité machiste : la sainte (la mère) et la putain habitent et traversent l’univers des paroles, mais aussi le langage et les pensées au quotidien.
Il n’y a pas eu une grande lutte féministe en Argentine. Bien que les femmes aient des droits, le « double moral », l’ambiguïté morale règne: ce qui est très bien chez un garçon n’est pas bien chez une fille, les femmes ont le droit de travailler… tout en s’occupant de la maison et des enfants… et en faisant attention de “conserver sa réputation”.
J’entends toujours un discours assez violent vis à vis des femmes et je vois que la danse tango n’échappe pas à cette réalité. Je n’y habite pas depuis huit ans, et peut être que les choses ont évolué un petit peu. Les crises ont obligé les hommes à accepter d’autres rôles que ceux de “femme à la maison/ homme au travail”. Quand j’ai commencé à enseigner le tango danse en Argentine, il n’y avait pas beaucoup de femmes professeures , on considérait le tango “une affaire de mecs” : “cosa de hombres”. Certainement une affaire d’hommes, mais qui n’aurait pas eu lieu sans les femmes, surtout dans la danse…
Le tango est aussi habité dès le début par la contradiction entre une mentalité machiste et une réalité où le déséquilibre numérique mettait les femmes en position de pouvoir choisir. Avec trop d’hommes immigrants, la prostitution constitue une grosse affaire, mais beaucoup des femmes abandonnaient la prostitution et se mariaient, ou abandonnaient leurs compagnons infidèles, chômeurs, violents, ou alcooliques pour un autre. Des fois, elles changeaient pour empirer leur situation, éblouies par l’élégance, l’argent, l’habileté pour danser…Elles abandonnaient les vrais amours simples des « quartiers » pour aller vers le « centre ». Tout ça est chanté jusqu’à la fatigue dans les paroles de tango.
Aujourd’hui les femmes prennent plus de place, mais je me demande si les rapports entre les sexes sont d’une meilleure qualité humaine. De toute façon, les violences envers les femmes constituent une triste réalité dans tous les pays…
L’ANTIDOTE: L’AFFECTIF ,“LOS AFECTOS”: Les amours, les amitiés, les êtres chers.
Malgré tout (-), on voit beaucoup de voyageurs avoir un coup de cœur pour l’Argentine et partir s’installer là-bas, dans le monde du tango et en dehors. Pourquoi? J’entends souvent dire : ce sont les gens, c’est l’importance qu’on donne à l’amitié et à la famille, ils sont si chaleureux …
Delphine l’a bien senti à la milonga: “le tango est bien plus connecté à la relation à l’autre”. Combien de fois entend-on le mot “corazón” : cœur, quand on danse? Avez-vous vu les démonstrations de vieux milongueros à Buenos Aires? Ce n’est pas des performances, mais de vrais cadeaux, ils dansent “pa’ los amigos”: pour les amis, ils sont entourés de l’affection de leur “public” .
Homme ou femme, êtes-vous sorti décoiffé, étouffé et heureux d’une étreinte, un vrai “abrazo” de bienvenue ? Avez- vous goûté l’ “asado” : le barbecue du dimanche en famille, avec les amis? Connaissez-vous le goût des confidences cadencées au rythme du maté ? Avez-vous remarqué que “prendre un café” ça veut dire dialoguer, discuter, et qu’il y a un café qui attend à chaque coin de rue?
Si ça vous donne envie, apprenez un petit peu d’espagnol, le reste se fera tout seul sur place ….
CONCLUSION
C’est vrai qu’il n’y a pas de danseur ni danseuse sans technique, mais pour moi, le tango n’est pas une affaire de “jolis pivots et d’axe”, ni un loisir, et il est bien plus qu’une danse. Pour moi, et pour beaucoup d’argentins, c’est une question de vie, d’identité, d’expression, d’art. Je cite à peu près ce que dit l’écrivain J. L. Borges : le tango est une façon de marcher ; une façon de “pararse”: tenir debout face à la vie. Et pour moi c’est bien plus qu’une jolie phrase. On peut être un très bon ou une très bonne danseuse de tango et un professeur très compétent sans connaître le “sens” du tango, sans l’avoir vécu. Ou l’on peut être soit même tango, comme dit le poète, et danser (= avec ?) ses démons et les démons de Buenos Aires.
Cecilia Pascual, Genève, 10 décembre 2008
Merci aux corrections de Frédérique Favre
Pour m’écrire c’est par ici et pour danser, c’est par ici
Photo : Leonardo Oviedo et Cecilia Pascual à Buenos Aires






